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Du 25 janvier au 20 avril 2019, du mercredi au samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous en dehors de ces horaires

La poésie abstraite du réel
Serge Clément, Baudoin Lotin, Julien Magre, Bernard Plossu

Ces quatre photographes sont d’inlassables traqueurs de la poésie abstraite. Ils poussent dans leurs retranchements les sujets traités ; ils font rendre gorge à l’apparence pour atteindre la forme et nous proposer la vérité nue d’un réel. En réunissant ces quatre photographes nous proposons des résonances, des mises en échos ; comme dans le jazz, elles permettront à chaque regardeur de suivre l’improvisation qui se mettra en partition visuelle, sous ses yeux et à l’aune de sa réception.
 

These four photographers are tireless abstract poetry trackers. They push their subjects as far as  they can ; they corner appearences to reach the form and put forward the naked truth of reality. By gattering these four photographers, we suggest resonances, echos ; as the ones you can find in jazz. They will enable each viewer to follow the imporivations that would turn into visual score, before his eyes, and against his reception.

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La poésie abstraite du réel

C’est en 1858 que Nadar réalise les premières photographies en ballon, en plus d’être une performance, c’est la première vision renversée du monde et au combien renversante. Cela ouvre ce qui sera une des plus extraordinaires expériences de la perception humaine : sa représentation abstraite. La photographie, qui est intimement liée au réel, le bouscule et bascule ce réel en moins de trois décennies après son invention. Malévitch, Kandinsky, Klee et beaucoup d’autres vont regarder attentivement les vues aériennes pour analyser et intégrer l’emboîtement des surfaces qui forment le damier des paysages vus d’en haut. Ils en feront naître un des mouvements les plus passionnants du vingtième siècle.

Aujourd’hui, des photographes continuent à interroger le réel grâce à la photographie : Serge Clément, Baudoin Lotin, Julien Magre, Bernard Plossu sont d’inlassables traqueurs de la poésie abstraite. Ils poussent dans leurs retranchements les sujets traités ; ils font rendre gorge à l’apparence pour atteindre la forme et nous proposer la vérité nue d’un réel. Ils échappent sans faille au formalisme qui n’est encore qu’une apparence, ils décortiquent la structure du visible pour voir ce qui la constitue, afin de « faire la peau au réel ». C’est dans cette attention de la tension que la poésie se cache. Elle est une fulgurance de la matière qui nous donne à regarder ce qui fabrique, ce qui organise ce que l’on voit.

Chacun, par des approches très personnelles, s’est fabriqué un vocabulaire visuel. Ils font se confronter les plans, les surfaces, les valeurs, les couleurs, les miroitements, les échos, les contrastes, le temps et la lumière pour, dans l’éclair de leurs états d’âme, foudroyer leur sujet. Ils mettent à vif le réel, ils ne lui laissent pas d’échappatoire. La traque est permanente et, au fur et à mesure de son avancée, leur espace poétique prend corps.
Ils se battent avec l’épaisseur, ils repoussent la surface dans le fond pour l’approfondir, lui donner de l’espace. Il y a une troisième dimension dans ces photographies : elles échappent à leur quatre côtés, elles plient le plan en construisant son effondrement. Ce renversement ouvre un vertige, construit un espace dont les règles nous échappent, nous sommes face à une nouvelle représentation du monde, devant une cartographie dont il faut que nous construisions l’ordre et la légende.
 
C’est une photographie sans aucune retouche, une photographie directe sans autre programme que celui d’esprits qui cherchent à toucher à l’essentiel de leur perception.
L’abstraction n’est pas une esthétique de masquage pour établir un faux semblant. C’est une forme qui dissèque, qui construit, qui architecture leur être-là. C’est une confrontation absolue avec le sujet, c’est un face-à-face ; les photographes sont en conversation avec leur lieu. « Rien n’aura eu lieu que le lieu », écrit Mallarmé.
            
La poésie abstraite du réel est très fragile, elle ne tient qu’à un fil. Pour dérouler son murmure, il faut une grande intériorité et beaucoup de silence. C’est une photographie du retrait au creux du sensible, à la surface de la solitude, là où personne ne peut être accompagné : c’est un dialogue avec sa propre vérité.

En réunissant ces quatre photographes nous proposons des résonances, des mises en échos ;  comme dans le jazz, elles permettront à chaque regardeur de suivre l’improvisation qui se mettra en partition visuelle, sous ses yeux et à l’aune de sa réception.


                                                                                                                                   Jacques Damez