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Du 14 septembre au 26 novembre 2005, du mercredi au samedi de 14h à 21h et sur rendez-vous.

Vernissage le lundi 12 septembre 2005, de 18h à 21h, vernissage en présence des photographes.
Laurent Dejente / Philippe Pétremant
Et, temps donné...

 

Torticolis de Laurent Dejente, Vacuité(s) de Philippe Pétremant, mettent la photographie le dos au mur. Pas moyen pour elle de se retourner : l’ordinaire, l’usuel, l’espace, utilisés comme décor du théâtre de la représentation, donnent littéralement à voir l’acte qui la fonde. Nous sommes face à des images qui ne masquent pas leurs caractères de manipulation du réel et, grâce à cela, un vertige s’installe : les personnages, lieux ou objets glissent dans une expérience qui interroge le visible et sa visibilité. Un lent mouvement de balancier se met en marche et, insidieusement, nous mène d’une lecture factuelle à l’éblouissement et à la disparition de nos certitudes. Le réel cède la place à des visions : bulles de durée à l’état pur dans lesquelles sont déposés les miroirs de notre conscience. Ces miroirs nous renvoient à l’existence et à la légitimité du monde, à sa représentation, à ce que signifie la découpe de l’espace et l’interruption du temps par la photographie.
 
Cette déchirure, ce prélèvement de squame de réel opère un décalage manifeste entre l’objet et son image, c’est l’occasion pour nous spectateur, dans notre temps propre, de percevoir comment le sujet se refuse, se contorsionne pour essayer de disparaître à jamais derrière son image. Nous voici, comme la photographie, le dos au mur devant les formes du temps à l’arrêt, dans notre face à face avec l’éphémère présence du sujet.
 
Ces temps donnés s’écoulent au coeur du sablier que nous sommes pour imager la transparence du monde que nous construisons et qui sans cesse s’efface. Ils posent des sourires, des virgules sur le décor, les corps et leur envers.
 
Avec sa série Torticolis il continue son questionnement et sa réflexion sur le corps, l’espace et l’interdépendance que le regard leur assigne. Des personnages qui ne sont pas de simples présences mais bien des personnes qui jouent un rôle, sont mis en scène pour se mesurer, physiquement et de façon expérimentale, au milieu dans lequel ils s’inscrivent. Un basculement de 90 degrés à gauche ou à droite est prévu dès la prise photographique (les personnages allongés seront donc debout et ceux debout seront couchés), ce qui installera les protagonistes dans un espace qui n’est pas celui de leur posture de pose. Nous sommes donc confrontés à des renversements de l’espace modifiant les conventions de notre regard et dans le même temps de notre perception visuelle de l’apesanteur, cela sans jamais que le photographe n’essaie de nous leurrer sur la manipulation évidente de la prise de vue. Nous devons effectuer un aller-retour permanent entre deux sens de lecture, nous sommes littéralement sens dessus dessous, chamboulés par ce vertige du monde.
 
Il se joue de l’ordinaire et du banal pour en faire émerger la nature, non pas la nature morte, ce qui serait se résoudre à l’existence et à la présence de ces objets. Bien au-delà d’une simple représentation il démonte, par de subtiles mises en scène, la nature du réel. Grâce à la couleur, aux motifs souvent issus de la culture populaire, à la rigueur du cadrage et par de savants assemblages, il saisit une expérience qui nous projette sur l’écran sensible du visible, là où l’éphémère du sujet interroge les formes du regard. C’est certainement par cela que Philippe Pétremant détourne la nature morte : ces photographies échappent à leurs sujets, se refusent. Leurs états purs, essentiels, se substituent à leur objet pour offrir aux spectateurs les formes des latences, des vacuités et des états d’âme du photographe. Ces photographies sans cesse se décalent, mettent en crise les modes mêmes de leur présence, leur beauté plastique questionnant le décoratif et son corollaire proche, le kitsch.

Jacques Damez