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Du 2 mars au 7 mai 2005, du mercredi au samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous.
Vernissage le 1er mars 2005, de 18h à 21h, en présence des photographes.
Les pépinières du Réverbère
Delphine Balley, François Deladerrière, Julien Guinand, Géraldine Lay

Il est dans la vie dʼune galerie des difficultés inattendues comme programmer de nouveaux photographes sans rompre le rythme naturel du flux des productions des artistes représentés depuis longtemps. Notre frustration de laisser de côté tant de photographes dont les images nous intéressent nous a amenés à imaginer cette ouverture que nous nommons Les pépinières du Réverbère. Dans lʼensemble des dossiers que nous regardons se dégagent des préoccupations communes. De ces rencontres naissent les « pépinières ».
« Tout recréer avec des réminiscences pour avérer que l’on est bien là où l’on doit être. » Mallarmé.
 
Les lieux, les personnes, les livres, les odeurs tissent entre eux des liens secrets, liens tricotant nos bribes de mémoires latentes, contre lʼoubli. Nous sommes faits de ces latences, elles organisent notre rapport au monde. Dès lʼenfance, la langue nous éloigne du réel pour nous installer dans un espace de fiction. La langue et ses multitudes de formules créent des images du monde, images qui ne se montrent pas mais qui se rassemblent. Il sʼagit de lʼempreinte de lʼintime et de ses passions, distincte de toute représentation. Pour être sage comme une image, suffit-il dʼen être une ?
 
Delphine Balley, François Deladerrière, Julien Guinand et Géraldine Lay sont de cette première génération qui a découvert le monde par lʼécran cathodique, et qui instinctivement sait que lʼimage nʼest pas sage et que, comme les mots, elle ne définit pas la chose mais sʼen distingue. Chacun à sa manière tisse la présence invisible du distinct, présence qui nʼappartient pas au domaine des objets, de leur perception, mais à celui des forces sous-jacentes, de leur lien silencieux avec celles-ci.
 
Lʼune, Delphine, par la mise en scène dʼun album de famille, avide de consigner un maximum de détails, dessine lʼimpossible contour de ce que lʼon appelle le cadre de vie. Cadre de vie qui sʼinscrit dans des formats carrés en couleur où les apparences futiles et le kitsch laissent la place à un dérèglement du quotidien.
Lʼautre, François, qui par une science toute particulière du cadrage nous prend à revers de nos habitus en nous obligeant à regarder ses photographies de bas en haut, nous soumet à une lecture où le défilement du monde est inversé. Nous sommes sous le poids des images : le regard, la couleur, le temps montent par la
base de ses formats carrés.
Julien, lui, saisit la lutte sans cesse jouée du crépuscule, il affronte de face dans des formats rectangles la lumière qui biaise, il concentre lʼespace dans un jeu centripète où couleur et noir et blanc foncent littéralement au coeur de lʼimage. Dans cette projection du regard au-delà de la surface naît un aller et retour, le jusant du temps.
Pour Géraldine, lʼéblouissement suspend le monde en images : ses photographies figent dans lʼéclair lʼinquiétante présence du quotidien. Lʼapparente désuétude des scènes laisse affleurer une violence retenue là, juste au bord de la coupe du cadrage. Malgré la discrétion et la distance de la photographe, nous sommes confrontés à la déchirure et au bruit fracassant de lʼacte photographique. Lʼacteur du délit est dénoncé : lʼappareil photo.
Chacun dʼeux cherche lʼévidence de lʼinvisible. Bercés par le flux des imagesmouvement, ils se sont tricoté une mémoire de lapsus visuel dont ils se servent pour arrêter le temps en images fixes. Les photographies de ces artistes sont des blocs de sentiments retenus, des blocs dʼattentes qui suspendent le cours du temps. Elles sʼancrent dans leurs réminiscences tout en faisant écho aux nôtres. Elles sont leurs paroles muettes et se logent au coeur des choses. Cette parole muette devient alors lʼéloquence de cela même qui est muet, plus véridique que tout discours, plus inquiétante que la réalité puisquʼelles en sont le lapsus dont nous cherchons le sens.

Jacques Damez